Loi de la baisse tendancielle du taux de profit
(Extrait du Capital de K.
Marx – Livre III - Chapitre XIII - Loi de la baisse tendancielle du taux de
profit – Nature de la loi)
(Archives Internet des
marxistes)
(…) Un même taux de plus-value, avec un même
degré d'exploitation du travail, donne lieu à un taux de profit allant en décroissant,
lorsque la valeur du capital constant et par conséquent la valeur du capital
total vont en augmentant.
Si l'on
admet que cette variation du capital se manifeste, non seulement dans quelques
industries, mais plus ou moins dans toutes les branches de la production ou du
moins dans les plus importantes, de telle sorte que la composition organique du
capital social moyen s'en trouve affectée, cet accroissement général du capital
constant relativement au capital variable, entraînera nécessairement une baisse
graduelle du taux général du profit, bien que le taux de la plus-value,
c'est-à-dire l'exploitation du travail par le capital, reste invariable. Or, à
mesure que la production capitaliste se développe, le capital variable perd en
importance relativement au capital constant et au capital total : un même
nombre d'ouvriers met en œuvre, grâce au perfectionnement des méthodes de
production, une quantité sans cesse croissante de moyens de travail, de
matières premières et de matières auxiliaires, c'est-à-dire un capital constant
de valeur de plus en plus grande. Cette diminution progressive du capital
variable relativement au capital constant et au capital total correspond au
perfectionnement de la composition organique du Capital social moyen et est
l'indice du progrès de la productivité du travail social. Grâce à l'emploi de
plus en plus considérable de machines et de capital fixe, un même nombre
d'ouvriers peut mettre en œuvre, dans le même temps, une masse de plus en plus
grande de matières premières et auxiliaires. Cette importance croissante de la
valeur du capital constant, à laquelle ne correspond nullement une augmentation
quantitative des valeurs d'usage, éléments matériels du même capital, entraîne
une baisse progressive des prix : chaque produit contient une moindre quantité
de travail que dans les stades antérieurs de la production, où le capital
avancé pour le travail était plus grand relativement à celui consacré aux
moyens de production. La série de chiffres que nous avons établie au commencement
de ce chapitre exprime donc la vraie tendance de la production capitaliste, qui
est caractérisée par une diminution progressive du capital variable par rapport
au capital constant et une baisse correspondante des taux de profit pour des
taux de plus-value, (une exploitation du travail) constants ou même croissants.
(Nous verrons plus loin que cette baisse est tendancielle et non absolue.) La
tendance à une baisse du taux général des profits est donc la caractéristique
capitaliste du progrès de la productivité du travail social; ce qui ne veut
pas dire que d'autres facteurs ne puissent pas déterminer la baisse des taux de
profit, mais ce qui exprime qu'il est de l'essence de la production capitaliste
d'entraîner par son développement progressif une transformation du taux de la
plus-value en des taux de profit de plus en plus petits. Puisque l'importance
du travail vivant diminue continuellement par rapport au travail matérialisé
(moyens de production) qu'il met en œuvre, il est évident que la quantité de travail
vivant non payé, la quantité de plus-value, doit diminuer continuellement par
rapport au capital total. Le rapport entre la plus-value et le capital total
étant l'expression du taux du profit, celui-ci doit donc diminuer
progressivement. (…)
Le profit,
tel que nous l'étudions en ce moment, n'est que la plus-value sous un autre
nom, la plus-value rapportée au capital total au lieu de l'être au capital
variable qui lui a donné naissance; la baisse du taux du profit n'est donc que
la baisse du rapport de la plus-value au capital total et elle est indépendante
de toute subdivision de la plus-value en catégories. (…)
Cette
différence entre les taux de profit d'une nation à l'autre peut s'effacer et
même devenir inverse, lorsque le travail est moins productif dans le pays le
moins développé, c'est-à-dire lorsqu'une plus grande quantité de travail y
produit une quantité moindre de marchandises et qu'une plus grande quantité de
valeurs d'échange y est représentée par une moindre quantité de valeurs
d'usage. Dans pareil pays, l'ouvrier devrait donner une plus grande partie de
son temps de travail à la reproduction de ses moyens de subsistance et
consacrer une moindre partie à la production de plus-value, ce qui aurait pour
conséquence de faire baisser le taux de cette dernière. (…)
Lorsque
l'on compare deux pays inégalement développés au point de vue capitaliste (dans
lesquels le capital a des compositions organiques différentes), il peut se
présenter que le taux de la plus-value (l’un des facteurs du taux du profit)
soit le plus élevé dans le pays ayant la journée normale de travail la plus
courte. Si, par exemple, par suite de l'intensité plus forte du travail, la
journée de 10 heures en Angleterre équivaut à la journée de 14 heures en
Autriche, il se peut que 5 heures de surtravail de l'ouvrier anglais
représentent sur le marché mondial une valeur plus grande que 7 heures de
surtravail de l'ouvrier autrichien; sans compter qu'en Angleterre, le
surtravail peut-être fourni par une plus grande partie de la journée qu'en
Autriche.
On peut
également exprimer comme suit la tendance à la baisse du taux du profit
correspondant à un taux de plus-value restant constant ou allant même en
augmentant : une fraction de plus en plus grande du capital moyen de la société
se convertit en moyens de travail tandis que une fraction de plus en plus
petite est consacrée au travail vivant. Il en résulte que le travail vivant
ajouté aux moyens de travail diminue sans cesse relativement à ceux-ci et que
la valeur du travail non payé devient de moins en moins grande par rapport à la
valeur du capital total. On peut dire aussi : une partie de plus en plus petite
du capital total est convertie en travail vivant. Le capital total absorbe, par
conséquent, une quantité de surtravail de, plus en plus petite eu égard à son
importance, bien qu'en même temps puisse s'accroître le rapport de la partie
non payée a la partie payée du travail. Cette diminution du capital variable
relativement au capital constant alors que tous les deux augmentent en valeur
absolue, n'est qu'une autre expression de la productivité croissante du
travail. (…)
La loi de
la baisse progressive du taux du profit ou de l'appropriation décroissante de
la plus-value eu égard à la quantité de travail matérialisé mis en œuvre par le
travail vivant, n'exclut point l'accroissement absolu du travail occupé et
exploité par le capital social, ni l'accroissement absolu du surtravail
approprié par ce capital; elle n'empêche pas non plus que les masses de travail
et de surtravail asservis aux capitaux individuels aillent en croissant, ni
même que le surtravail augmente alors que le nombre de travailleurs reste
constant.
Soit une
population ouvrière de deux millions, ayant une journée de travail de longueur
et d'intensité données, jouissant d'un salaire déterminé et présentant, par
conséquent, un rapport donné entre le travail nécessaire et le surtravail. Le
travail de ces deux millions d'ouvriers et leur surtravail, source de
plus-value, produiront constamment la même valeur. Le rapport de cette dernière
au capital constant (fixe et circulant) diminuera à mesure que se produira un
accroissement de ce dernier et cette diminution, qui sera accompagnée de la
baisse du taux du profit, aura lien bien que le travail vivant mis en œuvre
reste le même et que la même somme de surtravail soit absorbée par le capital.
Ce rapport se modifie, non parce que le travail vivant diminue, mais parce que
le travail matérialisé, mis en œuvre par le travail vivant augmente. Sa
diminution est relative, non absolue, et elle est indépendante de la somme
absolue de travail et de surtravail. La baisse du taux du profit résulte, non
d'une diminution absolue, mais d'une diminution relative de la partie variable
du capital total. (…)
La baisse
progressive du taux du profit peut donc se produire alors même qu'il y a
augmentation du nombre des ouvriers occupés, accroissement de la quantité
absolue de travail mis en œuvre et de surtravail accaparé par le capital,
extension de la quantité absolue de plus-value et de profit recueillis. Et non
seulement il peut en être ainsi, mais, à part les oscillations
passagères, il doit en être ainsi en régime capitaliste.
Le procès
capitaliste de production est de par sa nature un procès d'accumulation. Nous
avons vu qu'à mesure que la production capitaliste progresse, la valeur qui
devrait être simplement reproduite et conservée augmente par suite de la
productivité croissante du travail, alors même que la quantité de travail mise
en œuvre reste constante.
A plus
forte raison s'accroissent la production quantitative de valeurs d'usage et
avec elle la quantité de moyens de production. Le travail supplémentaire
nécessaire pour reconvertir en capital cette richesse supplémentaire dépend,
non de la valeur, mais de la quantité des moyens de production (y compris les
subsistances), car dans le procès de travail c'est la valeur d'usage et non la
valeur des moyens de production qui intéresse l'ouvrier. Or, l'accumulation du
capital et la concentration capitaliste qui l'accompagne, sont des facteurs matériels
de l'extension de la productivité, laquelle ne va pas sans l'accroissement de
la population ouvrière, sans la création d'une masse de travailleurs
correspondant au capital supplémentaire et dépassant sans cesse les besoins,
par conséquent sans une surpopulation ouvrière. Lorsque le capital
supplémentaire est momentanément en excès par rapport à la population ouvrière,
il se produit une augmentation des salaires qui pousse à l'accroissement de la
population ouvrière, en facilitant les mariages et en diminuant la mortalité;
cette influence est renforcée par l'application de nouvelles méthodes de
création de plus-value (extension et perfectionnement du machinisme) qui hâtent
la formation d'une surpopulation artificielle, allant en s'amplifiant à mesure
que la misère - en régime capitaliste la misère pousse à la reproduction - qui
en est la conséquence devient plus considérable. L'accumulation capitaliste
(qui n'est qu'un aspect de la production capitaliste) n'accroît donc pas
seulement la quantité de moyens de production devant être convertis en capital;
elle provoque en même temps une extension de la population ouvrière en rapport
avec l'augmentation des moyens de production et parfois en excès sur elle.
Le
développement de la production et de l'accumulation capitalistes entraînent
donc nécessairement du surtravail qui peut être approprié et qui l'est en
réalité, par conséquent une augmentation de la valeur absolue du profit
accaparé par le capital social. Mais ces mêmes lois de la production et de
l'accumulation font croître la valeur du capital constant plus
rapidement que celle du capital variable, et c'est ainsi que tout en attribuant
au capital social une quantité de profit plus considérable, elles déterminent
la baisse du taux du profit.
Nous
faisons abstraction en ce moment de ce que le développement de la production
capitaliste et l'accroissement de la productivité du travail social qui en
résulte, ont pour conséquence de faire correspondre à une même valeur une
quantité sans cesse croissante de valeurs d'usage et de jouissance.
A mesure
que se développent la production et l'accumulation capitalistes, le procès du
travail prend des proportions plus considérables et exige, dans chaque
entreprise, des avances de capital de plus en plus grandes. Ce développement a
donc comme condition et comme résultat une concentration croissante des
capitaux, accompagnée, mais dans une proportion moindre, d'une augmentation du
nombre des capitalistes; il entraîne nécessairement une expropriation
progressive des producteurs plus ou moins immédiats. Chaque capitaliste
occupant ainsi une masse d'ouvriers de plus en plus considérable (bien que son
capital variable diminue par rapport à son capital constant), il en résulte que
la somme de plus-value (de profit) qu'il recueille augmente malgré la baisse du
taux du profit. Les mêmes causes qui ramènent les armées ouvrières sous les
ordres de quelques capitalistes accentuent sans cesse la disproportion entre la
masse de capital fixe, de matières premières et de matières auxiliaires et la
masse de travail leurs qui les mettent en œuvre.
Nous
pouvons nous borner à signaler que la population ouvrière restant constante,
tout accroissement du taux de la plus-value, qu'il résulte d'une prolongation
ou d'une intensification de la journée de travail ou d'une baisse de la valeur
du salaire par suite de la productivité croissante du travail, doit entraîner
une augmentation de la plus-value et de la quantité absolue de profit, bien que
le capital variable diminue relativement au capital constant.
L'accroissement
de la productivité du travail social, l'intervention décroissante du capital
variable dans le capital total, l'accumulation de capital, base du
développement continu de la productivité et de la décroissance relative du
capital variable, marchent donc de pair, à part des oscillations transitoires,
avec l'extension continue de la force de travail mise en œuvre et
l'accroissement de la valeur absolue de la plus-value et du profit.
Quelle
forme devra revêtir cette double loi de la diminution du taux et de
l'augmentation absolue du profit, se présentant simultanément et
résultant des mêmes causes, en admettant, ainsi que nous l'avons fait, que la
quantité de surtravail (plus-value) appropriée augmente et qu'au point de vue
du capital total (ou d'un capital isolé considéré comme une fraction du capital
total) le profit et la plus-value soient identiques ? (…)
Les mêmes
causes qui déterminent, pour un capital donné, une diminution absolue de la
plus value et du profit et par conséquent une baisse du taux du profit,
entraînent une augmentation de la quantité de plus-value et de profit
appropriée par le capital social (c'est à-dire par l'ensemble des
capitalistes). Comment cela peut-il et doit-il se produire ? Qu'y a-t-il au
fond de cette apparente contradiction ? (…)
Nous
retrouvons ici la loi que nous avons développée précédemment, en vertu de
laquelle une diminution relative du capital variable, c'est-à-dire une
augmentation de la productivité du travail social, a pour condition une
augmentation continue du capital total, la quantité de force de travail restant
constante. A mesure que s'étend la production capitaliste, se marque la
possibilité de l'existence d'une population ouvrière relativement surabondante,
résultant non d'une diminution mais d'une augmentation de la
productivité du travail, non d'une disproportion entre le travail et les
subsistances ou les moyens de les produire, mais d'une disproportion entre
l'accroissement progressif du capital et de la diminution relative de sa
demande d'ouvriers. (…)
Si même la
population ouvrière restait constante et que seules la longueur et l'intensité
de la journée de travail augmentaient, le capital total devrait s'accroître;
car il doit déjà le faire pour employer l'ancienne quantité de travail dans les
anciennes conditions, lorsque sa composition change.
En régime
capitaliste, le progrès de la productivité du travail se traduit donc par une
tendance à la baisse du taux du profit et par l'augmentation de la quantité
absolue de plus-value et de profit, de telle sorte que le capital variable et
le profit augmentent en valeur absolue pendant qu'ils diminuent en valeur
relative. Ce double effet ne peut se manifester, ainsi que nous l'avons dit,
que pour autant que l'accroissement du capital total soit plus rapide que la
baisse du taux du profit. Un capital variable devenu plus grand ne peut
fonctionner avec un capital total dont la composition a atteint un degré plus
élevé ou qui comporte un capital constant agrandi, que pour autant que la grandeur
du capital total se soit accrue plus que proportionnellement au progrès de sa
composition. Il s'ensuit qu'à mesure que la production capitaliste se
développe, le capital nécessaire pour mettre en œuvre une force de travail
déterminée devient plus considérable; c'est pour cette raison qu'en régime
capitaliste, les progrès de la productivité du travail entraînent
nécessairement l'existence permanente d'une surpopulation ouvrière apparente.
Si au lieu d'intervenir pour la moitié, comme dans notre hypothèse précédente,
le capital variable n'intervient plus que pour 1/6 dans le capital total, il
faudra, pour que la même force de travail soit mise en œuvre, que le capital
total soit triplé et il devra être sextuplé si l'on veut qu'il occupe deux fois
plus de travail. (…)
Mais si
l'on considère que les mêmes causes qui font baisser le taux du profit
accélèrent l’accumulation, c'est-à-dire la formation de capitaux nouveaux, et
que chaque capital nouveau met en œuvre de nouvelles quantités de travail et
augmente la production de plus-value; si, d'autre part, on tient compte de ce
que toute baisse du taux du profit implique un accroissement du capital
constant et par conséquent du capital total, le procès cesse d'être mystérieux,
On verra plus tard comment on fausse intentionnellement les calculs Pour cacher
les augmentations absolues du profit coïncidant avec des diminutions du taux du
profit.
Nous avons
montré que les mêmes causes qui tendent à faire baisser le taux général du
profit, déterminent une accélération de l'accumulation de capital et, par
conséquent, un accroissement de la quantité absolue de surtravail (de
plus-value, de profit). De même que tout parait renversé dans la concurrence,
ou plus exactement dans la conscience des agents de la concurrence de même les
facteurs qui, selon cette loi, sont en concordance, semblent en apparence être
en contradiction. Il est manifeste que, dans les conditions énoncées plus haut,
un capitaliste disposant d'un grand capital doit réaliser plus de profit qu’un
petit capitaliste, dont les profits sont élevés en apparence. L'observation la
plus superficielle montre en outre que dans certaines circonstances le grand
capitaliste tire parti de cette situation et réduit intentionnellement le taux
de son profit, en temps de crise par exemple, pour se tailler de la place sur
le marché et en expulser les petits. C'est avant tout le capital commercial,
dont nous nous occuperons plus loin en détail, qui présente ces phénomènes, qui
font apparaître la baisse du profit comme une conséquence de l'agrandissement
de l'entreprise et du capital; nous donnerons plus tard l'expression
scientifique véritable de cette fausse conception. (…)
On en
arrive à des conclusions tout aussi superficielles lorsque l'on compare les
taux de profit dans différentes branches d'affaires, soumises les unes à la
libre concurrence, les autres au monopole. Toute la vulgarité de pensée des
agents de la concurrence se retrouve chez notre Roscher, lorsqu'il dit que la
réduction du taux du profit est « plus humaine et plus sage ». La baisse du
taux du profit apparaît ici comme une conséquence de l'augmentation du
capital et du calcul du capitaliste, attendant de cette baisse une augmentation
de la valeur absolue de son profit. Chez tous, sauf chez A. Smith dont nous
parlerons plus loin, ces idées ont pour base une ignorance complète de la
nature du taux général du profit et cette conception bizarre que les prix sont
faits en réalité par l'addition d'un profit plus ou moins arbitraire à la
valeur réelle des marchandises. Quelles que singulières que soient ces idées,
elles résultent cependant nécessairement de l'interversion apparente que la
concurrence communique aux lois immanentes de la production capitaliste. (…)
La loi en
vertu de laquelle la baisse du taux du profit provoquée par le développement de
la productivité est accompagnée d'une augmentation absolue du profit, a
également pour conséquence que toute baisse des prix des marchandises issues de
la production capitaliste ne va pas sans une augmentation relative des profits
qui y sont contenus et qui sont réalisés par leur vente.
Par suite
du développement de la force productive et des progrès correspondants de la
composition du capital, une quantité de plus en plus grande de moyens de
production est mise en œuvre par une quantité de plus en plus petite de
travail; il en résulte que chaque fraction du produit total, chaque marchandise
absorbe moins de travail vivant et contient moins de travail matérialisé, que
l’on considère ce dernier comme provenant de l'usure du capital fixe ou qu'on
l'envisage comme provenant des matières premières et auxiliaires mises en
œuvre. Chaque marchandise contenant ainsi moins de travail passé (fourni par
les moyens de production) et moins de travail présent (vivant), son prix diminue
nécessairement. Cependant la quantité de profit qu'elle représente peut
augmenter, et il suffit pour cela que le taux de la plus-value absolue ou
relative augmente; la marchandise contiendra, il est vrai, moins de travail
nouveau, mais la fraction non payée de celui-ci aura augmenté par rapport à la
fraction payée. Pareille conséquence ne se constate cependant que dans
certaines limites. En effet, la diminution - cette diminution s'accentue de
plus en plus à mesure que la production se développe - de la quantité de
travail vivant incorporé à chaque marchandise est accompagnée d'une diminution
de la quantité de travail non payé, quel que soit l'accroissement de cette
dernière relativement à la quantité de travail payé. Sous l'action des progrès
de la productivité du travail, le profit correspondant à chaque marchandise
diminue considérablement malgré l'accroissement du taux de la plus-value; et
cette diminution (de même que la baisse du taux du profit) n'est ralentie que
par la dépréciation des éléments du capital constant et l'action des autres
facteurs, dont nous nous sommes occupés dans la première partie de ce volume,
qui poussent à l'accroissement du taux du profit alors que le taux de la
plus-value reste constant ou même est en décroissance.
Dire que le
prix des marchandises dont l'ensemble constitue le produit total diminue, c'est
dire qu'une même quantité de travail est incorporée à une quantité plus grande
de marchandises ou que chaque marchandise prise isolément contient moins de
travail qu'auparavant; ce cas se présente même lorsque le prix d'une partie
seulement du capital constant augmente, par exemple, le prix des matières
premières. A part quelques exceptions (comme lorsque la production du travail
diminue dans une même mesure tous les éléments du capital constant et du
capital variable), le taux du profit baisse malgré l'élévation du taux de la
plus-value :
1. lorsque le travail vivant nécessaire étant devenu moindre, la fraction non payée de ce travail, bien que représentant une partie plus considérable de ce dernier, est plus petite qu'auparavant;
2. lorsque le capital ayant atteint une composition plus élevée, ce progrès a pour conséquence de faire diminuer, dans chaque marchandise, la fraction de la valeur représentant le travail vivant par rapport à l'autre fraction représentant les matières premières, les matières auxiliaires et l'usure du capital fixe.
Cette
modification du rapport des éléments du prix de chaque marchandise exprime une
diminution du capital variable par rapport au capital constant, et comme cette
diminution est absolue pour une quantité donnée (100 par exemple) de capital,
elle est aussi absolue pour toute marchandise considérée comme une fraction du
capital reproduit. Cependant, si l'on calculait le taux du profit d'après les
éléments des prix de chaque marchandise prise isolément, on s'écarterait
sensiblement du taux réel et cela pour la raison suivante :
Le taux du
profit est calculé d'après la totalité du capital employé, mais seulement pour
une période déterminée, qui est d'un an en pratique; il est égal au quotient,
rapporté à 100, de la plus-value (du profit) réalisée en un an divisée par le
capital total. Il n'est donc pas nécessairement égal au taux qui serait
calculé, non pour un an, mais pour une période de rotation; les deux taux ne
sont égaux que lorsque la période de rotation est exactement d'un an.
Le profit
réalisé pendant un an est la somme des profits pendant cette année sur les
marchandises produites et vendues. Si nous calculons le profit par rapport au prix
de revient, nous trouvons que le taux est exprimé par p / K, expression
dans laquelle p représente le profit réalisé pendant l'année et K la
somme des prix de revient des marchandises produites et vendues pendant la même
période. Il saute aux yeux que le taux p / K ne peut-être égal à p
/ C, le taux réel du profit (le profit total divisé par le capital total), que
pour autant que l'on ait K = C, c'est-à-dire que le capital fasse une rotation
par an. (…)
Nous voyons
donc que c'est uniquement dans le cas II, où le capital en rotation est égal au
capital total, que le taux du profit par pièce ou par rotation est le même que
le taux calculé d'après le capital total. Dans le cas I, où la somme en
rotation est plus petite que le capital total, le taux du profit calculé par
rapport au prix de revient est plus élevé, et dans le cas III, où le capital
total est plus petit que la somme en rotation, ce taux est plus bas que le
véritable taux du profit calculé par rapport au capital total. Il en est ainsi
d'une manière générale.
Dans la
pratique commerciale, la rotation est souvent calculée inexactement. On admet
que le capital a fait une rotation dès que la somme des prix des marchandises
vendues est égale au capital avancé; cependant le capital n'a fait une
rotation complète que lorsque la somme des prix de revient des
marchandises vendues est égale au capital avancé. - F. E.]
Nous voyons
ici une fois de plus combien il est important, dans la production capitaliste,
de considérer une marchandise ou le produit d'une période, non pas isolément
comme une simple marchandise, mais comme un produit en rapport à la fois avec
un capital qui a été avancé pour l'obtenir et avec le capital total de la
branche de production à laquelle il appartient.
Bien que le
taux du profit doive être calculé en rapportant la plus-value réalisée,
non à la partie de capital qui a été consommée et qui réapparaît dans la
marchandise, mais à cette partie augmentée de celle qui a été employée sans
être consommée et qui, pour cette raison, continue à fonctionner dans la
production, il n'est pas moins vrai que la quantité du profit ne peut
être égale qu'à la plus-value contenue dans la marchandise et réalisée par la
vente.
Lorsque la
productivité de l'industrie s'accroît, le prix des marchandises tombe; elles
contiennent moins de travail payé et non payé. Si, par exemple, le même travail
fabrique trois fois plus de produits, chaque marchandise contient ⅔ de
travail en moins et, comme le profit est une fraction du travail contenu dans
la marchandise, il doit diminuer par unité de marchandise, même, du moins dans
certaines limites, lorsque le taux de la plus-value augmente. Dans tous les
cas, le profit sur le produit total ne tombe pas au-dessous de son quantum
originaire aussi longtemps que le capital emploie le même nombre d'ouvriers,
exploités au même degré. (Le même résultat est obtenu quand on emploie moins
d'ouvriers exploités à un degré plus élevé.) En effet, la quantité des produits
augmente dans la même proportion que tombe le profit par unité de produit. Ce
profit resté le même se répartit maintenant autrement sur les marchandises, ce
qui ne change rien à la répartition, entre ouvriers et capitalistes, de la
valeur ajoutée par le travail vivant. La somme de profit ne peut augmenter que
si le surtravail non payé augmente, la quantité de travail restant la même, ou
si le nombre des ouvriers devient plus considérable, le degré d'exploitation du
travail restant invariable, ou par ces deux causes à la fois. Dans tous ces cas
- qui, selon notre hypothèse, supposent l'accroissement du capital constant par
rapport au capital variable et l'accroissement du capital total - chaque
marchandise contient moins de profit et le taux du profit baisse même par
marchandise; un même quantum de travail correspond à une quantité plus grande
de marchandise et chaque marchandise coûte moins cher. Considérée d'une manière
abstraite, la baisse du prix de la marchandise par suite d'une augmentation de
la productivité (qui entraîne une augmentation de la quantité de marchandise,
celle-ci étant moins chère) peut ne pas affecter le taux du profit. Il suffit,
par exemple, que l'augmentation de la productivité agisse également et
simultanément sur tous les éléments de la marchandise, de manière à faire
baisser le prix de celle-ci en raison directe de l'augmentation de la
productivité du travail, et que le rapport entre les éléments de la marchandise
reste le même. Le taux du profit pourrait même hausser, si l'élévation du taux
de la plus-value était accompagnée d'une dépréciation considérable des éléments
du capital constant et surtout du capital fixe; cette hausse ne se
maintiendrait pas cependant et disparaîtrait à la longue. Dans aucun cas, la
baisse du prix d'une marchandise ne permet à elle seule de formuler une conclusion
quant au mouvement du taux du profit; car tout dépend de l'importance du
capital qui est engagé dans la production. Supposons que le prix d'une aune de
tissu tombe de 3 sh. à 1 ⅔ sh., et que l'on sache que le prix, qui avant
la baisse était composé de 1 ⅔ sh. de capital constant (fil, etc.),
⅔ sh. de salaire et ⅔ sh. de profit, comprenne après celle-ci 1 sh.
de capital constant, ⅓ de sh de salaire et ⅓ sh. de profit. Rien ne
permettra de conclure à une variation ou au maintien du taux du profit; pour
pouvoir le faire, on devrait savoir si et de combien le capital total a
augmenté et combien d'aunes il produit en plus dans le même temps.
Cette
action de la productivité du travail, résultant de la nature même de la
production capitaliste, qui fait tomber le prix des marchandises en en
accroissant la quantité, baisser le profit pour chaque marchandise et le taux
du profit pour l'ensemble tout en en augmentant la somme totale, se manifeste à
la surface uniquement par la réduction du profit par marchandise, la baisse des
prix et l'augmentation du profit sur l'ensemble (augmenté) des produits. Aussi
le vulgaire se figure-t-il que c'est par un simple acte de volonté que le
capitaliste prend moins de profit sur chaque marchandise et se dédommage en en
produisant un plus grand nombre; d'où également la théorie du profit upon
alienation (profit par la vente), que l'observation du capital
commercial a fait naître.
Nous avons
vu précédemment, dans les quatrième et septième parties du premier volume, que
la productivité croissante du travail, en augmentant la quantité et en
diminuant le prix des marchandises, n'affecte pas le rapport entre le travail
payé et le travail non payé entrant dans un produit, sauf lorsqu'il s'agit de
marchandises jouant un rôle décisif dans le prix de la force de travail.
Comme dans
la concurrence tout apparaît à rebours, le capitaliste peut s'imaginer :
1.
qu'en diminuant les prix, il réduit son profit par
unité de marchandise, mais qu'il augmente son profit total en vendant plus de
marchandises;
2.
qu'il
fixe lui-même le prix de chaque marchandise et obtient par une simple
multiplication le prix du produit total, alorsque les faits se suivent dans un
ordre inverse, c'est-à-dire que la première opération est une division (vol.1,
chap. XII, p. 137) et que la multiplication, qui arrive seulement en second
lieu, n'est exacte que si elle a cette division pour base.
Quant à
l'économiste vulgaire, il ne fait rien d'autre que de traduire en un langage en
apparence plus théorique et plus général, les idées bizarres des capitalistes
engagés dans la concurrence et de s'éreinter pour donner à ses propositions une
structure scientifique.
En réalité,
la baisse des prix, accompagnée de l'accroissement du profit à mesure que les
marchandises deviennent moins chères et plus abondantes, n'est qu'une autre
expression de la loi de la baisse du taux du profit se produisant concurremment
avec une augmentation de la quantité de profit. Nous n'avons pas plus à
rechercher ici jusqu'à quel point la baisse du taux du profit peut marcher de
pair avec une hausse des prix que nous n'avons eu à le faire dans le vol. 1, p.
137 à propos de la plus-value relative. Le capitaliste qui applique des
méthodes de production perfectionnées et non encore généralisées, vend
au-dessous du prix du marché et au-dessus de son coût de production, et profite
d'un taux de profit plus élevé jusqu'à ce que la concurrence ramène ce dernier
au niveau commun. Mais pendant qu'il est ramené à la période de l'égalité des
taux de profit, il a donné plus d'importance à son capital engagé, et suivant
la, mesure de cet accroissement, il est à même d'utiliser soit le même nombre,
soit plus d'ouvriers qu'avec l'ancienne méthode et de produire une quantité de
profit égale ou plus grande.
Lorsque
l'on compare le développement énorme de la productivité du travail social, même
en ne considérant que ces trente dernières années, à la productivité des
périodes antérieures, lorsque l'on considère notamment la masse énorme de
capital fixe que la production sociale absorbe en dehors de ce qui est
représenté par l’outillage proprement dit, on voit qu'il ne s'agit plus
seulement de résoudre la difficulté qui a occupé les économistes et qui
consiste à déterminer la cause de la baisse du taux du profit, mais qu'il
importe bien plus d'expliquer pourquoi cette baisse n'est pas plus grande, ni
plus rapide. Des facteurs antagonistes interviennent pour paralyser l'action de
la loi générale et la ramener à une simple influence tendancielle, ce qui nous
a amené à parler non pas de la baisse mais de la tendance à la baisse du taux
général du profit. Parmi ces facteurs antagonistes les plus importants sont les
suivants :
Pour
exploiter davantage le travail, pour s'approprier plus de surtravail et de
plus-value, le capitaliste prolonge la journée de travail et intensifie
celui-ci. Nous avons étudié longuement ces deux questions en nous occupant,
dans notre premier volume, des plus-values absolue et relative. Souvent
l'intensification du travail est réalisée par un accroissement du capital
constant par rapport au capital variable, par conséquent au prix d'une baisse
du taux du profit; tel est le cas lorsqu'on augmente le nombre des
machines-outils ou des métiers conduits par chaque ouvrier. On constate alors
le fait qui accompagne généralement la production de la plus-value relative,
c'est-à-dire que les causes qui font hausser le taux de la plus-value
provoquent une réduction de la masse de plus-value rapportée à l'ensemble du
capital engagé. Le travail peut aussi être rendu plus intense par d'autres
procédés, notamment une accélération de la marche des machines, leur permettant
de mettre en œuvre pendant le même temps une plus grande quantité de matières
premières, ce qui il est vrai hâte leur usure, mais n'affecte pas le rapport
entre leur valeur et le salaire des travailleurs qui les conduisent. Mais c'est
la prolongation de la journée de travail, cette invention de l'industrie
moderne, qui est avant tout l'arme dont se sert le capitaliste, parce qu'elle
lui permet de s'approprier une plus grande quantité de surtravail, tout en ne
modifiant que fort peu le rapport entre le travail en action et le capital
constant en mouvement, et en diminuant en réalité la valeur relative de ce
dernier. Nous avons démontré - et c'est là le vrai mystère de la baisse du taux
du profit - que tous les procédés pour produire la plus-value relative tendent
d'une part à retirer d'une quantité donnée de travail le plus de plus-value
possible, d'autre part à faire correspondre le moins de travail possible à une
avance donnée de capital; de telle sorte que les mêmes causes interviennent pour
augmenter le degré d'exploitation du travail et diminuer la quantité de travail
mise en activité par un même capital. Tels sont les facteurs antagonistes qui,
tout en augmentant le taux de la plus-value, réduisent la quantité de
plus-value produite par un capital déterminé et réduisent par conséquent le
taux du profit. A côté d'eux, il convient de citer encore l'emploi en masse de
femmes et d'enfants, car la famille entière doit venir grossir le tribut de
surtravail à payer au capital, dût-il en résulter, ce qui cependant n'est pas
généralement le cas, une augmentation du total de salaires qui lui est alloué.
Tout ce qui augmente la plus-value relative par un simple perfectionnement des
procédés et sans accroissement du capital engagé, tend au même but, même
lorsque ce perfectionnement ne se traduit pas, comme c'est le cas dans
l'agriculture, par une extension du capital constant par rapport au capital
variable et s'affirme uniquement par un accroissement du produit par rapport à
la force de travail mise en œuvre. Enfin le même effet est atteint lorsque la
force de travail (qu'elle produise des objets de consommation ou des moyens de
production) est affranchie des obstacles qui en contrarient la circulation, des
entraves et des atteintes qui en restreignent le libre fonctionnement, à
condition toutefois qu'il n'en résulte aucune modification du rapport entre le
capital constant et le capital variable.
Il faut
également comprendre parmi les influences accélérant la baisse du taux du
profit, les augmentations passagères de la plus-value qui se produisent
continuellement, tantôt dans une branche, tantôt dans une autre, parce que des
capitalistes mettent en application des inventions avant qu'elles ne soient
tombées dans le domaine public.
La quantité
de plus-value produite par un capital déterminé est le produit de deux facteurs
: le taux de la plus-value et le nombre d'ouvriers occupés, c'est-à-dire la
quantité absolue de capital variable. Or les causes qui font monter le taux de
la plus-value relative font diminuer en général la quantité de force de travail
mise en œuvre; mais ces mouvements opposés ne se font pas toujours dans la même
mesure, et la tendance à la baisse du taux du profit est souvent enrayée,
notamment par la hausse du taux de la plus-value résultant de la prolongation
de la journée de travail.
Nous avons
vu qu'un accroissement du capital total engagé, tout en déterminant la baisse
du taux du profit, provoque une augmentation de la masse de celui-ci, et que
pour un même capital variable, la plus-value est égale au profit. Nous avons vu
également que la masse et le taux de la plus-value augmentent parallèlement, la
société ayant une tendance à mettre en œuvre une quantité de plus en plus
grande de force de travail (ce qui augmente la masse de, la plus-value) et à
rendre de plus en plus intense le degré d'exploitation des travailleurs (ce qui
en augmente le taux). Cependant quand on considère un capital déterminé, il
peut arriver que la plus-value hausse comme taux alors qu'elle baisse comme
quantité, ce qui provient de ce que le taux résulte de la mise en valeur du
capital variable, tandis que la quantité dépend du rapport entre le capital
variable et le capital total.
Le taux de
la plus-value augmente alors que le capital constant ne croit pas ou ne croit
guère par rapport au capital variable; il en résulte qu'il détermine
directement la masse de la plus-value et, par conséquent, le taux du profit. Ce
fait n'infirme pas la loi générale, mais a pour conséquence de lui assigner une
action tendancielle, que des facteurs antagonistes peuvent affaiblir, ralentir
et même arrêter. Mais comme les causes qui augmentent le taux de la plus-value
(même la prolongation du travail est un résultat de la grande industrie) sont
les mêmes que celles qui tendent à réduire la quantité de force de travail mise
en œuvre par un capital déterminé, les mêmes influences interviennent pour
accélérer et pour retarder la diminution du taux du profit. Lorsqu'un ouvrier
est astreint à faire le travail de deux, dans des circonstances où ces deux
occupés rationnellement pourraient faire le travail de trois, il fournira
autant de plus-value que les deux (d'où une augmentation du taux de celle-ci),
mais moins de plus-value que les trois. Dans ce dernier cas, la plus-value aura
diminué comme quantité et augmenté comme taux. Lorsque le taux de la plus-value
augmente pour toute la population occupée, il y a accroissement de la quantité
de plus-value, bien que la population reste stationnaire. Cet accroissement est
plus rapide lorsque la population augmente, bien que dans ce cas il y ait une
diminution du rapport du capital total au nombre d'ouvriers occupés.
Avant de
nous éloigner de ce point, insistons encore sur ce fait que pour un capital
déterminé, le taux de la plus-value peut augmenter, alors que la quantité
diminue et inversement. La quantité est égale, il est vrai, au taux
multiplié par le nombre d'ouvriers; mais le taux est calculé non d'après le
capital total, mais d'après le capital variable, c'est-à-dire par journée de
travail. Au contraire, pour un capital déterminé le taux du profit ne
peut varier que pour autant que la quantité de plus-value varie, et il
varie dans le même sens que cette dernière.
Nous ne
faisons que mentionner ce facteur qui, de même que beaucoup d'autres, n'a rien
à voir avec l'analyse générale du capital et doit être étudié dans le chapitre
de la concurrence, dont nous ne nous occupons pas dans cet ouvrage. Il figure
cependant parmi ceux dont l'action est la plus énergique pour enrayer la
tendance à la baisse du taux du profit.
Tout ce qui
a été dit, dans la première partie de ce volume, des causes qui augmentent le
taux du profit indépendamment du taux de la plus-value s'applique ici,
notamment que le capital constant augmente moins rapidement en valeur qu'en
importance matérielle. C'est ainsi que la quantité de coton qu'un ouvrier
fileur met journellement en œuvre dans une fabrique moderne est
incomparablement plus considérable que celle que le fileur du siècle dernier
travaillait au rouet, alors que la valeur du coton est loin d'avoir augmenté
dans la même mesure. Il en est de même des machines et de tout le capital fixe.
L'évolution
qui pousse à l'augmentation du capital constant par rapport au capital variable
tend à faire baisser, par la productivité croissante du travail, la valeur des
éléments qui le constituent et à empêcher que sa valeur absolue augmente aussi
rapidement que son importance matérielle. Il peut même arriver que la masse des
éléments du capital constant s'accroisse alors que sa valeur reste invariable
ou même diminue.
La
dépréciation des éléments matériels du capital sous l'action du développement
de l'industrie est également un des facteurs qui agissent sans cesse pour
contrarier la baisse du taux du profit, bien qu'elle puisse aussi diminuer dans
certaines circonstances la masse de profit, notamment lorsqu'elle a pour effet
de réduire l'importance du capital engagé. Une fois de plus nous constatons que
les mêmes causes provoquent et enraient la baisse du taux du profit.
La
formation d'une surpopulation relative est activée par le développement de la
productivité du travail et la baisse du taux du profit qui le caractérise. Elle
est cause que dans nombre de branches de production le travail reste plus ou
moins subordonné au capital et que cette subordination persiste plus longtemps
que ne le comporte, à première vue, le degré général du développement; il en
est ainsi à cause de l'avilissement du prix et de l'augmentation croissante de
la force de travail disponible ainsi que de la résistance qu'opposent certaines
branches de production à la substitution des machines au travail manuel.
Mais,
d'autre part, cette surpopulation relative devenue inoccupée à cause de la
prépondérance prise par le capital constant dans certaines branches de
production, pousse à la création de nouvelles industries, surtout dans le
domaine de la consommation de luxe. Dans les deux cas, le capital variable
constitue une partie considérable du capital total et le salaire reste
au-dessous de la moyenne, de sorte que dans ces branches de production la
plus-value est exceptionnellement élevée comme taux et comme quantité. Comme le
taux général du profit résulte du nivellement des taux de profit dans les
différentes industries, nous constatons de nouveau que la cause qui provoque la
tendance à la baisse du taux du profit paralyse en même temps son effet.
Le commerce
international, en diminuant le prix des éléments du capital constant et des
aliments pour lesquels est dépensé le capital variable, fait hausser à la fois
le taux de la plus-value et le taux du profit. D'autre part, en poussant à
l'agrandissement de l'échelle de la production, en accélérant l'accumulation,
il provoque une diminution de l'importance du capital variable par rapport au
capital constant et par conséquent la baisse du taux du profit. De même, le
commerce international qui était un facteur de la production capitaliste
lorsqu'elle commençait à se développer, en devient un produit dès qu'un marché
international est indispensable pour l'écoulement des marchandises. (Cet aspect
double du commerce international a complètement échappé à Ricardo).
Ici se pose
une question qui à proprement parler sort du cadre de nos recherches : Le taux
de profit plus élevé que réalisent les capitaux engagés dans le commerce
international et surtout dans le commerce colonial, a-t-il pour conséquence
l'augmentation du taux général du profit ?
Le commerce
international rapporte un profit dont le taux est plus élevé parce qu'il offre
des marchandises à des pays moins avancés au point de vue des procédés de
fabrication et qu'il peut, tout en les leur cédant à un prix inférieur au leur,
les vendre au-dessus de leur valeur. Le travail des pays avancés compte dans ce
cas comme travail d'un poids spécifique plus élevé et est porté en compte comme
travail de qualité supérieure, bien qu'il ne soit pas payé comme tel; d'où
nécessairement une hausse du taux du profit. Ce qui n'empêche pas que le
produit soit fourni au pays dans lequel on l'exporte à un prix moins élevé que
celui auquel ce dernier pourrait le produire, la quantité de travail qui y est
incorporé par le pays exportateur étant beaucoup moindre que celle que le pays
moins avancé devrait y consacrer; de même un fabricant qui applique une
nouvelle invention avant qu'elle soit généralisée, peut profiter de la
productivité spécifique plus élevée du travail qu'il met en œuvre et réaliser
un surprofit en vendant ses marchandises moins cher que ses concurrents, bien
qu'à un prix qui en dépasse notablement la valeur.
D'autre part,
les capitaux engagés dans les colonies rapportent des profits d'un taux plus
élevé, parce que telle est la règle dans les pays peu avancés au point de vue
économique, où l'on fait travailler des esclaves et des coolies et où l'on
exploite le travail avec plus d'âpreté. A moins que des monopoles ne fassent
sentir leur influence, rien ne s'oppose sous un régime de libre concurrence à
ce que ces taux plus élevés contribuent à une majoration du taux général du
profit[1].
Cependant Ricardo n'est pas de cet avis. D'après lui l'argent des marchandises
vendues aux pays étrangers sert à importer des marchandises provenant de ces
pays et qui, vendues dans les pays qui les importent, rapportent tout au plus
un bénéfice exceptionnel et passager aux producteurs qui ont été les points de
départ de l'échange. L'erreur de Ricardo apparaît dès qu'on fait abstraction de
la monnaie. Le pays qui expédie aux colonies échange moins de travail contre
plus de travail, bien que la différence, comme dans tout échange entre le
capital et le travail, ne profite qu'à une classe. Mais le taux du profit est
plus élevé dans les colonies, ce qui, dans des conditions naturelles défavorables, correspond à une
dépréciation de la valeur des marchandises; par conséquent s'il y a compensation,
elle n'a pas lieu au niveau primitif, comme le croit Ricardo.
D'un côté,
le commerce international développe la production capitaliste et, par
conséquent, la diminution du capital variable par rapport au capital constant;
d'autre part, en exagérant les besoins de l'étranger, il provoque la
surproduction et entraîne ainsi à la longue un effet opposé.
Nous voyons
donc qu'en général les causes qui déterminent la baisse du taux général du
profit mettent en jeu des facteurs antagonistes, qui retardent, ralentissent et
paralysent en partie cette chute, qui ne suppriment pas la loi, mais en
affaiblissent l'action, si bien que celle-ci ne frappe les yeux que dans des
circonstances spéciales et lorsqu'on l'observe pendant une période de longue
durée.
Avant d'aller
plus loin et afin d'éviter tout malentendu, nous énoncerons de nouveau deux
principes que nous avons déjà mis en évidence à plusieurs reprises :
Primo. - Le même procès, qui au cours du
développement de la production capitaliste détermine la baisse des prix des
marchandises, entraîne la modification de la composition organique du capital
productif de la société et, par conséquent, la baisse du taux du profit. La
diminution du coût relatif de chaque marchandise, même en y comprenant l'usure
de l'outillage, ne doit donc pas être identifiée avec l'augmentation de la
valeur du capital constant par rapport à celle du capital variable, bien que
toute diminution du coût relatif du capital constant, l'importance de ses
éléments matériels restant invariable ou augmentant, entraîne la baisse du taux
du profit, c'est-à-dire une diminution de la valeur du capital constant par
rapport à celle du capital variable.
Secundo. - De ce que le travail vivant contenu dans les différentes marchandises représentant le produit du capital diminue de plus en plus par rapport aux matières et aux moyens de production qui y sont incorporés, il ne résulte nullement que le travail non payé qu'elles contiennent diminue relativement au travail payé. Le contraire est vrai; la partie non payée augmente par rapport à la partie payée, par suite de la diminution soit absolue, soit relative de cette dernière, par suite de l'accroissement de la plus-value absolue ou relative. A la tendance à la baisse du taux du profit se rattache une tendance à la hausse du taux de la plus-value, c'est à-dire du degré d'exploitation du travail. Rien de plus absurde donc que d'expliquer la baisse du taux du profit par une hausse du taux des salaires, bien que le fait puisse se présenter exceptionnellement. La statistique ne parvient à analyser d'une manière intelligente les salaires aux différentes époques et dans les différents pays que si elle part d'une saine compréhension des rapports qui déterminent le taux du profit. Celui-ci baisse, non parce que le travail devient moins productif, mais parce que sa productivité augmente; la baisse du taux de la plus-value et celle du taux du profit ne sont que des expression